Une bouteille à la mer

Sur cette page, vous retrouverez une ébauche (vraiment un premier jet) de mon futur premier roman.  Il porte le titre provisoire  »Une bouteille à la mer » pour l’instant.  Je l’écris par plaisir uniquement, et je ne suis même pas certain de vouloir un jour essayer de le publier.  Je vous le partage ici, sur cette page du blogue, seulement pour le divertissement de ceux qui veulent le lire.  SVP ne pas en faire de copie sans en demander l’authorisation.  Merci 😀

-Rick

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Prologue 

En état de transe, quasi zombie, je mettais un pied devant l’autre dans un automastisme qui ne m’était pas familier.  Ou si peu.  Si mes bras avaient été tendus vers l’avant, on aurait pu croire au somnanbulisme.  Les dernières vapeurs d’Appleton Estate de la veille se dissipaient peu à peu au grand air frais.  J’étais à mi-chemin, en plein centre de la passerelle de la tower crane fixée à une paroi du ravin.  Je ne pouvais plus reculer, il était trop tard. Le petit lac artificiel tout en bas, me semblait désormais minuscule.  Cette hauteur me rappelait vaguement ma visite sur le mât du stade olympique alors que j’étais gamin.  J’avais maintenant vingt-six ans et j’étais mort de trouille. Je m’en foutais. J’aurais pu crever aujourd’hui, sans demander mon reste, et ç’aurait été tant mieux.  Arrivé au bout le la passerelle, le vent me forçait à me retenir à la rambarde.  Sale vent. Les deux anglophones qui m’y attendaient, semblaient s’en contre-balancer.  L’un d’eux s’approche de moi, le plus petit des deux.   –        You ready ? qu’il me dit, le plus calmement du monde. 

J’ai haussé les épaules pour toute réponse. –        I guess… répondis-je finalement.        

–        Okay, come here.  

Je me suis avancé vers lui, nonchalamment.  Il s’est accroupi. –    Here we go, waist check, one, two, we’re fine.      Ankle check, one, two, we’re good. 

Il a ensuite changé de place avec l’autre qui est venu s’accroupir devant moi et a recommencé le même manège.  Lorsqu’il qu’il eût terminé, il me fit signe de me positionner.    J’avais les orteils dans le vide absolu.  J’en ai profité pour regarder attentivement en bas, histoire d’avoir le vertige.  Bien réussi. Les quelques humains présents avaient la taille de têtes d’épingles, les voitures stationnées, ma camionnette incluse, avaient la dimension de vulgaires fourmis.  Mes genoux fléchissaient et j’ai cru un instant qu’ils me lâcheraient.  J’ai gardé les yeux ouverts, regardé encore une fois en bas.  Je voulais affronter ma mort.  La mort en réalité.  Et ma peur aussi, c’était grisant.  La dernière chose à laquelle je me souviens avoir pensé en haut, c’est à la ridicule décharge de non-responsabilité en cas d’accident qu’ils m’ont fait signer avant de grimper.  Quiquonque subirait un accident ne se relèverait jamais pour les poursuivre…  Bande de crétins.    –    Get set, one, two, three, you’re gone!  s’époumona l’anglais. 

Combattant la mollesse de mes genoux, avant même que l’anglais ne termine sa phrase, j’étais parti.  Je ne me suis pas laissé tomber vers l’avant, en saut de l’ange, comme il fallait le faire.  J’ai sauté.  Carrément.  Comme on plonge d’un tremplin de 12 mètres.  Je n’ai même pas eu la force de crier.  Il a fallu quelques secondes à peine pour que l’élastique s’étire à pleine capacité, que ma tête et mes bras plongent dans l’eau glaciale, et puis soudain, ce foutu élastique m’a propulsé d’ou je venais avec une vélocité accablante.  Telle une flèche quittant un arc, ou une balle rapide de Randy Johnson.  Je suis presque remonté aussi haut que la passerelle.  Un peu plus et j’aurais pu saluer les deux anglais.  Le manège s’est poursuivi quelques minutes.  J’ai valsé de haut en bas inlassablement.  Le sang commençait à me monter à la tête.  Quand je me suis finalement immobilisé, un petit zodiac s’est approché et m’a tendu une perche que j’ai agrippée volontiers.  Le gars m’a libéré de l’élastique, je suis tombé à la renverse, j’ai retiré le harnais de sécurité et pris place dans l’embarcation.  C’était mon premier saut de bungee. Il y avait un bail que je me l’étais promis.  Avec un agenda nouvellement moins chargé, j’en avais maintenant le temps.  –        How was it ? me demande le troisième anglophone, aux commandes du zodiac.

–        Terrifying.  répondis-je. 

Il a pouffé de rire.  Un gros rire sale, gras.  J’ai souri.   –        First time ?

–        Yeah…  Probably not the last. 

Le feeling était spécial.  Unique.  Jamais n’avais-je expérimenté quelquechose de semblable.  Même le parachutisme ne s’en rapprochait pas contrairement à ce que certains disent.  Vrai qu’il consiste également à faire exactement le contraire de ce que propose toute logique humaine, mais c’est quand même très différent.  C’est un sport le parachutisme. Il y a l’équipement, le moniteur, les premiers sauts ne se font pas seul. Il faut maîtriser une certaine technique et retenir une forme de théorie.  Le bungee, ce n’est pas un sport.  Le bungee, c’est du suicide avec une laisse, simplement.  On vous ceinture les deux chevilles avec de grossières bandes de tissu coloré, bien serrées, mais c’est du putain de velcro qui vous retient dans ce monde, rien d’autre…  Du velcro !  On ne vous donne pas de cours.  Vous arrivez, ils vous font payer et signer la décharge, vous grimpez à pieds pendant un très long moment, il vous passe un million de choses par la tête, on vous dit comment essayer de tomber, on vous prépare en vitesse, on effectue une double vérification sommaire et on vous donne votre décompte.  Vous êtes parti.  Ce n’est pas plus long que de grimper le pont Jacques-Cartier et de vous balancer par-dessus bord.  J’ai adoré.      Le sang redescendait tranquillement de mon cerveau. J’étais trempé et frigorifié.  J’étais zen.  Rendu au quai j’ai remercié le gars, je suis débarqué et me suis laissé choir dans l’herbe longue, quelques mètres plus loin.  J’ai fermé les yeux.  Fier de moi.  Pour un premier saut, j’en avais fait un vrai.  Attaché par les chevilles, et non par la taille comme les froussards, j’avais exigé de toucher à l’eau en plus.  Ils vous donnent le choix avant d’ajuster la longueur de votre élastique.  Au mois de juillet, ça n’a rien d’extraordinaire, mais au mois de novembre, c’est une autre histoire.  Ça y ajoute du piquant, de l’intérêt.  L’anglais en haut m’avait toisé d’une drôle de façon, comme si on m’évaluait pour la première fois avant de m’ouvrir les portes de l’Institut Pinel, puis avait finalement acquiéscé. C’était la grippe assurée, mais je m’en foutais.  J’avais les lèvres bleues, mais j’étais un homme.  Ça m’a plu de penser ça.  J’ai allumé une cigarette, elles étaient sèches, en attendant qu’il en soit de même pour moi.  Je suis resté là, fumant cigarette après cigarette, pendant un long moment, essayant de ne penser à rien, de faire le vide, de me reposer après quelques très mauvaises nuits de sommeil. Inutile.  J’étais encore tourmenté.   Ça faisait quatre jours que Jessica était partie.  Elle avait foutu le camp.  

Chapitre 1

          La dernière chose dont j’avais envie, c’était de retourner chez moi.  L’odeur de Jessica flottait encore dans toutes les pièces de l’appartement.  « Bienvenue au Québec », disait l’enseigne que j’ai croisée à vive allure.  Une chance qu’elle est là cette pancarte, ai-je pensé, parce qu’avec la morosité du paysage de l’endroit, on se croirait assurément encore en Ontario.  Je circulais donc sur la 40 Est, au volant de ma camionnette.   En partie à cause de mes émotions pour le moins élastiques de l’après-midi, mais surtout en raison des tracas de la dernière semaine, je ressentais le besoin d’écluser une bière.   

          Depuis quelques jours, j’avais décidé que tant qu’à foutre ma vie en l’air, autant le faire comme il le faut et avec panache.  Dans un élan masochiste, irréfléchi et imbécile, j’avais cru bon d’aviser Daniel, mon patron au bar, qu’il avait fini de rire de moi, et que son job de merde, c’était terminé en ce qui me concernait.  Évidemment, je lui avais annoncé ça le lendemain du départ de Jess, après une nuit blanche et une gueule de bois mémorable, résultant d’une cuite olympique.  Il y avait en plus à peine cinq minutes que mon quart de travail de soir était commencé.  Je ne fais jamais les choses à moitié, celles dont je ne suis pas fier incluses.  Ainsi, Daniel avait été obligé de me remplacer derrière le bar jusqu’à la fermeture.  Il fulminait.  Sans doute avait-il d’autres projets pour son vendredi soir.  Carole, la gérante de jour, m’avait invectivé comme jamais auparavant.  Je n’ai pas demandé mon reste.  J’ai quitté avec éclat.           J’avais besoin d’une douche aussi.  Il y avait au moins deux jours que je ne m’en étais pas offerte une.  Le shampoing, les rasoirs et le savon de Jessica étaient toujours dans la mienne.  J’allais tout jeter à la première occasion.  Bière ou douche ?  Bière. 

          Sortie 12, Rigaud « centre-ville », j’ai souri.  Un bar s’y trouvait assurément.  Le premier ferait l’affaire.  Après la seconde intersection, j’ai remarqué un établissement avec des néons roses.  J’entre alors dans le stationnement de l’Élyse, un club de danseuses nues en apparence miteux.  En fait, en regardant de plus près l’enseigne, j’ai remarqué que ç’était l’Éclypse, mais qu’il y avait deux lettres de brûlées.           J’ai réglé le portier et me suis dirigé droit vers le bar, dos à la scène.  Je ne m’étais pas trompé, c’était miteux comme endroit.  Trois clients, quatre danseuses, une serveuse et un portier.  Quelque chose clochait dans cette boîte, je ne savais encore quoi.  Une atmosphère nébuleuse en tout cas, ai-je pensé.  La serveuse m’aperçoit, elle s’approche pour prendre la commande, fuyant mon regard. 

–        Une Heineken, s’il-te-plaît.  Je dis toujours s’il-vous-plaît et merci à une personne qui me sert.  J’ai moi-même servi trop de connards mal élevés, avec un beau sourire forcé au visage, jusqu’à il y a quelques jours comme barman.  Ça me faisait chier intensément.  Beaucoup de gens s’imaginent que parce qu’ils paient et laissent un pourboire risible, ça leurs donne le droit d’être condescendants et impolis, de nous prendre pour un esclave.  C’est serveur le job, pas serviteur.  Lorsque possible, je versais parfois moins d’alcool dans les cocktails des connards ou connasses mal élevés.  Douce vengeance.  Discrète et hyppocrite. –        J’en ai pas. répondit la serveuse.

–        Euh…  Molson Ex ?

–        Je n’ai pas de bière.  Ç’était ça qui clochait.  Je venais de comprendre.  Qui a déjà vu un bar où l’on ne sert pas de bière ?  Celui-ci avait vraisemblablement perdu – ou n’avait jamais obtenu – son permis de vente d’alcool.  Peu de bars n’exhibent pas fièrement toute leur polyvalence, leurs spiritueux disponibles bien en vue derrière le comptoir.  C’est vendeur et viril.  Comme deux et deux font quatre, j’ai deviné que j’étais assis dans ce que l’on appelle communément un « club à gaffes ».  Seuls établissements qui peuvent survivre face à une prohibition de vente d’alcool.  On y vend autre chose.  Du sexe, de la poudre et du Pepsi, en l’occurrence. –        J’ai juste de la point cinq. renchérit-elle, toujours en fuyant mon regard.

–        Je vais prendre un Perrier, s’il-te-plaît. répondis-je, tentant ma chance.  Il y en avait.   

–        Ça va faire huit dollars. J’ai été chiche sur le pourboire.  À huit dollars le Perrier, je n’imaginais pas le prix d’une fellation.  J’ai retourné le manque de politesse de la serveuse en omettant de lui dire merci. 

          En temps normal, je n’aurais rien bu et serais ressorti dans la minute suivante.  S’il y avait une chose pour laquelle Jessica ne pouvait pas m’avoir quitté, c’était ma fidélité.  Probablement le seul domaine au j’ai été irréprochable durant notre relation.  J’ai regardé un peu autour de moi, en sirotant mon Perrier hors de prix.  Deux vidéos poker, un stage vide, de la musique médiocre, les lumières tamisées, un obscur couloir qui semblait mener aux toilettes, une dizaine d’isoloirs au plus – avec des portes verrouillables – du jamais vu pour moi.  Dans un club de danseuses normal, les isoloirs n’ont pas de serrure, pour la sécurité des filles.  Ça permet au gorille de service d’y entrer n’importe quand et d’expulser un client qui se montrerait trop audacieux.  J’ai rigolé en songeant que les cabines dans ce cas-ci, devaient êtres verrouillables pour éviter que le client ne se sauve !            Une fille est soudainement venue s’asseoir sur la chaise à ma droite, en s’accaparant ainsi l’exclusivité de ma séance d’observation.  Environ mon âge, à moitié habillée, elle avait les traits tirés, un peu comme moi.  Mauvaise journée probablement.  Cheveux châtains raides, en bas des épaules, taille moyenne, visage effilé et regard impudique, elle dégageait une assurance évidente.  Je l’ai trouvée jolie.  Lorsqu’il m’arrivait de croiser une danseuse, je la regardais toujours dans les yeux.  Un peu par gêne, mais surtout pour être différent des autres « clients » et pour lui témoigner une certaine forme de respect.  À mon sens, être traité comme tous les autres est le droit fondamental de n’importe quel être humain. 

–        Salut, moi c’est Jessica.  Toi c’est comment ? J’ai senti le Perrier me remonter dans le nez. 

–        Moi c’est Fred, enchanté…  ai-je répondu, les larmes aux yeux.  Elle m’a adressé un sourire. –        Jessica, c’est ton vrai nom ?  ai-je demandé.

–        Ouais.  C’est mon vrai nom.  Devant ma mine interdite, elle rajouta :  

–        Tu sais, y’a des danseuses qui s’appellent vraiment Nathasha… J’ai pensé que le destin faisait exprès pour me faire chier, que le hasard avait un sens de l’humour navrant. 

–        Je t’offre un Pepsi ? ai-je dit pour changer de sujet.  Elle a rit, avant de décliner mon offre.         Non merci.  Moi, est-ce que je peux t’offrir mes services ?  Tu ne serais pas déçu.  promettait-elle.

–        Quels sont les services offerts ?  C’est ma première visite ici.

–        Sexe oral pour quatre-vingt dollars, ou service complet pour cent vingt dollars.  Satisfaction garantie pour les deux.  m’a-t-elle murmuré en m’adressant un sourire complice.  J’ai pris un instant pour répondre.  L’aisance avec laquelle elle voulait me vendre son cul était déconcertante.  Elle me déstabilisait.  Comme si elle vendait  des cornets de crème glacée dans une crémerie.  Une boule, c’est quatre-vingt dollars, deux boules, c’est cent vingt.  J’ai aussi inévitablement pensé au nombre de mecs qu’elle avait dû se taper dans sa vie.  Des vieux, des jeunes, mariés ou pas, je commençais à saisir la nécessité d’avoir une carapace.  Laisser ses sentiments de côté et se faire un homme pour survivre devait être rendu infiniment banal.         Désolé…  Je vais passer mon tour.  Je n’ai jamais payé pour du sexe, et ça ne m’arrivera pas ce soir malheureusement.  ai-je répondu, essayant d’avoir l’air sympathique. 

–        Tu ne me trouves pas de ton goût, c’est ça ?

–        Je t’assure que non.  C’est plutôt un genre de principe.

–        Pourquoi t’es venu ici d’abord ?  Elle commençait à m’énerver avec ses questions.  Ça frôlait la vente à pression.         Honnêtement, j’avais le goût d’une bière et je me suis trompé d’endroit.

–        On dirait bien !

–        Je suis sur mon départ d’ailleurs.  J’ai toujours envie de cette bière.

–        Vers où tu vas ?

–        J’en sais rien.  Je rentre à Montréal je crois.

–        T’es pas sûr ?

–        Non !  ai-je fait, excédé par son interrogatoire en règle.  Elle a hésité un instant devant mon intonation, puis elle en a rajouté : 

        Mon shift se termine dans quinze minutes, je reste à Ville St-Laurent, combien tu me charges pour me ramener ? Cette fille ne connaîssait visiblement rien à la gêne, la réserve ou la courtoisie.  Un pré-requis pour faire son chemin dans le milieu, sans doute. 

–        Pour quatre-vingt dollars, je t’emmène à moitié chemin, et pour cent vingt dollars, je te dépose n’importe où à Ville St-Laurent. risquai-je, amusé. Elle a éclaté de rire. 

        Marché conclu.  Tu me fais crédit jusqu’au premier guichet ?  a-t-elle demandé.  La journée, à l’évidence, n’avait pas été prospère.         On peut te faire confiance ?

–        À toi de voir. répondit-elle.

–         Je t’attends dans le parking, j’ai un pick-up blanc.

–        Et moi, je peux te faire confiance ?  Tu ne te pousseras pas ?

–        À toi de voir.  ai-je conclu en me levant.  J’ai détourné son regard et je suis sorti.  La noirceur était tombée.  D’un pas lent, je me suis dirigé vers mon véhicule.                     J’adorais ce camion.  Un Chevrolet Silverado 1995.  Il était vraiment très usagé mais bien entretenu.  Je considérais cela comme de l’expérience.  Je l’avais acheté à bon prix d’une compagnie qui s’en servait pour faire de l’escorte routière, et qui voulait s’en débarrasser pour renouveler sa flotte.  J’avais eu un tuyau.  Je détestais pourtant les véhicules General Motors comme un soldat israélien déteste un membre du Hezbollah.  Celui-ci n’avait cependant jamais travaillé, passant le plus clair de son temps à suivre à basse vitesse, un tracteur remorquant des chargements aux dimensions hors normes, avec les gyrophares allumés.  Moteur turbodiésel Cummins de 6.5 litres, quatre roues motrices, intérieur en cuir bourgogne, air climatisé fonctionnel, glaces, portières et miroirs électriques, il avait tout pour lui ce camion.  Vieux et luxueux.  J’ai fait teinter les vitres d’un noir opaque la première semaine.  On ne pouvait pas l’haïr longtemps.  Je l’avais acheté avec 280 000 kilomètres au compteur.  Ce qui est ridicule avec un moteur Cummins, c’est que si on l’entretien ne serait-ce que  minimalement, il vous rendra de fiers services au moins jusqu’à 500 000 kilomètres avant de vous laisser tomber.  Tout simplement inachevable.  Il était évidemment accompagné de la sonorité particulière des moteurs de cette marque, un grognement unique et distinctif.  En prime à l’achat, on m’avait laissé ce qu’on appelle dans le jargon du métier, le V-bar, avec ses cinq gyrophares stroboscopiques orangés de marque Code 3.  Les mêmes que sur les voitures de police et les ambulances avec la couleur et le nombre pour seules différences.  Plutôt onéreux, ce V-bar était incroyablement chiant à désinstaller.  J’étais supposé le faire.  Le conserver avec une immatriculation non-commerciale était illégal.  La plaque minéralogique de mon véhicule ne commençait plus par « F ».  Il était évidemment hors de question que je l’enlève.  Tant que je ne faisais pas exprès pour faire chier les forces constabulaires ou que je ne tombais pas sur un contrôleur routier zélé, on me foutait la paix.   Ce camion je ne l’aurais vendu pour rien au monde.  J’allais être son dernier propriétaire.  

          Jessica-numéro-deux est enfin apparue dans le stationnement.  Il était presque 19h30.  Elle s’est immédiatement dirigée vers moi, marchant de manière à mettre ses attributs en valeur.  Cul et poitrine ressortis, menton relevé, déhanchement exagéré, elle avait la tête de l’emploi qu’elle pratiquait.  Elles avaient beau porter le même prénom, les deux Jessica que je comparais de façon purement fortuite et involontaire, étaient à des années lumières l’une de l’autre.  J’aurais été déçu du contraire.  Jessica-numéro-deux ouvrit la portière de mon camion.          Merci de m’avoir attendu.

–        Fait plaisir.  ai-je feint. 

Elle s’est allumé une cigarette.  J’en ai fait de même en reprenant la route.  On s’est arrêté dans un modeste dépanneur avant la jonction pour l’autoroute.  J’y ai acheté une caisse de bière, un paquet de clopes, un sac de croustilles et un sandwich de dépanneur des Aliments Martel Inc.  De la haute gastronomie.  Lorsque je suis revenu, j’ai surpris Jessica, le coffre à gants ouvert, en train de passer l’aspirateur sur une ligne de cocaïne.         En veux-tu une track ?  me demanda-t-elle avec des symptômes d’allergies sévères.

–        Non merci.  Je dois essayer de dormir ce soir.

–        Tant mieux !  éternua-t-elle en vaporisant vingt dollars sur mon tableau de bord. 

On s’est engagés sur la 40 vers Montréal.  Jessica a ouvert une bière.  Je l’ai dévisagée avec un air désapprobateur, elle m’a répondu d’un sourire insouciant.  Je m’en suis ouverte une aussi.  Il me fallait trouver un guichet automatique, histoire de me faire payer ma course.            En chemin, Jessica s’était transformée en vrai moulin à paroles.  On a jasé de tout et de rien, notamment de son travail.  J’ai appris entre autre que les prostituées de l’Éclypse payaient cent dollars pour pouvoir y travailler pendant quatre heures.  Il fallait donc qu’elles se tapent au moins un client pour payer leurs droits de présence chaque fois.  J’ai vu ça comme une forme de perception d’impôts.  Il fallait aussi, grosso modo, qu’elles s’en tapent un à l’heure pour que ça vaille la peine de rentrer travailler.  Un peu plus pour payer la dope au portier.  Mon cerveau effectuait un savant calcul de revenus potentiels.         Tu sais, si tu prenais l’argent d’un client par jour, et que tu l’investissais dans un réer, tu pourrais prendre ta retraite à un âge enviable…  ai-je dit, sans réfléchir.

–        T’es malade !  Ils me couperaient mon B.S.  Prendre un réer pour perdre six cent dollars par mois ?  Je ne vois pas la logique.  Je ne la voyais pas non plus.  J’étais con de ne pas avoir pensé à ça.  Inévitablement, toutes les personnes comme elle doivent tirer profit de la situation.  Travail au noir et aide sociale sont généralement indissociables. 

          Après un moment de silence, Jessica a posé sa main sur ma cuisse droite.  Je n’ai rien dit.  Puis, elle l’a faite glissée sensuellement jusqu’à mon entrejambe.         Qu’est-ce que tu fais ? ai-je demandé, interdit.

–        Je m’apprête à payer mon trajet.  a-t-elle langoureusement répondu.

–        On n’allait pas au guichet pour ça ?

–        J’ai oublié de te dire que je n’ai pas de compte de banque.

–        Petit détail…  Comment t’encaisses tes chèques de B.S. ?  C’était mon tour de poser des questions. 

        Insta-chèques. Je n’avais plus de question.  Elle rajouta : 

        Aller, détends-toi.  J’te ferai pas mal. Je me suis détendu.  Face à l’évidence que je ne verrais pas l’ombre d’un peso pour l’avoir ramenée, je n’étais pas pour me laisser avoir sur toute la ligne.  Elle a détaché sa ceinture, puis la mienne, et j’ai soulever mes fesses pour la laisser descendre mon jean quelque peu.  Je me suis rangé dans la voie de droite, en réduisant ma vitesse légèrement sous la limite permise.  Jessica a mit une pincée de cocaïne sur mon sexe en érection et l’a habillé d’un préservatif à l’odeur de cerises.  Je me suis laissé faire, c’était son métier après tout.  Elle s’est installée à son aise puis elle a déposées ses lèvres sur mon sexe.  J’ai eu un orgasme en moins de dix minutes.  Elle savait ce qu’elle faisait assurément. 

          Lorsqu’elle eût terminé, elle s’est relevée, a balancé le préservatif souillé par la fenêtre juste avant d’entrer dans Vaudreuil-Dorion, puis s’est rassise convenablement.  Elle a allumé une cigarette pour chasser le goût du latex, selon ses dires.         J’te débarque à la prochaine sortie.  ai-je bluffé.

 –        Tu me niaises ?  Comment ça ?

–        Le deal, c’était quatre-vingt dollars jusqu’à mi-chemin.  On est au trois quarts.  J’ai éclaté de rire devant sa gueule perplexe.  Ça l’a soulagée visiblement.  J’ai pensé qu’on avait déjà dû lui faire le coup. 

          J’ai déposé Jessica sur la rue Grenet, à Ville St-Laurent, devant l’appartement minable qu’elle habitait.  Elle m’a embrassé sur la joue, m’a remercié chaleureusement en me filant son numéro de téléphone au cas où, un de ces jours, j’aurais envie de me faire payer la deuxième moitié du trajet.  En repartant, j’ai jeté par la fenêtre le carton d’allumettes qu’elle venait de me laisser, me disant que même si cette fille m’allumait, elle aurait toujours le défaut de porter le mauvais prénom, et de pratiquer un métier impossible à tolérer pour un type de mon espèce.  Je suis quand même rentré chez moi, avec l’idée impensable que mon sperme gisait, quelque part sur l’accotement de la 40 Est, en banlieue de Vaudreuil-Dorion, dans une enveloppe aux cerises…  On repassera pour le prestige. 

          En mettant le pied dans l’appartement, le parfum de ma Jessica à monopolisé mon sens olfactif.  J’ai allumé la télé.  C’était le Monday Night Football sur TSN.  Les Colts contre les Patriots.  Manning contre Brady.  J’ai éclusé le reste de la caisse de bière avant la mi-temps, avant de m’offrir une douche.  J’ai fait disparaître toutes les cochonneries de Jess qui me sont tombées sous la main, tel que je m’étais promis. Pour la première fois depuis trois nuits, j’ai ronflé avant de toucher l’oreiller.     

Chapitre 2

          Le chat est venu se coucher sur mon visage, envahissant du même coup les trois orifices qui permettent à l’être humain de respirer avec du poil angora.  Il me manifeste son mécontentement de cette façon tous les matins vers les dix heures.  Monsieur trouve que rendu à ce stade de la journée, il est plus que  temps qu’un de ses subalternes daigne venir lui servir son petit déjeuner en conserve.  L’heure à laquelle on a fermé le bar n’est qu’une excuse irrecevable selon lui.  Peut-être un billet du médecin ou un certificat de décès, mais jamais de la fatigue.  Du thon le matin et du poulet le soir, ce n’était pas le seul de ses caprices.  C’était mon Pacha, un gros chat jaune à poil long, affectueux et chasseur.  Jessica nous l’avait ramené un jour, séduite après avoir croisé son regard dans la vitrine d’une animalerie.  Je n’étais pas d’accord mais ça n’a pas duré.  La première fois que je l’ai prit, il s’était endormi dans la paume de ma main.  Il s’était ajusté à mon horaire et dormait entre mes jambes la plupart du temps.  C’était à moi seul qu’il rapportait des morceaux de souris et des oiseaux morts.  J’étais devenu son maître incontestablement, Jess me l’avait laissé. 

          Après avoir rassasié l’animal, j’ai avalé de l’aspirine combinée avec un grand verre d’eau avant d’allumer la cafetière et la télé.  Le matin, je synthonise toujours une chaîne de nouvelles en continu.  Manning avait eu le dessus sur Brady.  Edgerrin James avait récolté cent cinquante verges au sol, cuisante défaite des Patriots.  Pour le cinquième matin consécutif, j’ai fait une pleine cafetière inconsciamment.  C’était les premières journées de ma vie, où je préparais du café pour moi seulement.  J’en ai jeté la moitié dans l’évier.  Mon estomac criait famine alors je me suis fais cuire un restant de saucisses Hygrade au parfum douteux dans le poêllon.  J’ai pensé que ce ne serait plus un luxe que je me paie un repas digne de ce nom.  Viande, légumes, féculent et produits laitiers, je n’avais pas le souvenir du dernier comme ça.  Il aurait fallu que je me tape du ménage, du lavage et une épicerie d’envergure mais je n’en avais pas le courage.  J’ai préféré allumé ma console de jeux vidéos, et poursuivre la saison de hockey que je venais d’entamer récemment.  J’en avais abusé au cours des dernières soixante-douze heures.  Je ne pensais à rien d’autre durant une partie, ce qui me faisait un très grand bien.  Je pouvais passer la journée sur le divan sans me traiter moi-même de parasite de compétition, ça m’était égal.  J’étais libre de faire ce qui me plaisait, au moment où je le jugeais opportun, sans essuyer de reproches de qui que ce soit.  Le bonheur.  Une démission, du bungee, fréquenter une pute et n’importe quoi d’autre, je détenais la majorité du vote sur toutes les prises de décisions.  Ça m’effrayait.  J’ai toujours eu une facilité déconcertante pour me mettre les pieds dans les plats avant de m’engager dans ma relation avec Jessica.  Elle était mon phare en quelque sorte.            Le téléphone a sonné, après avoir consulté l’afficheur j’ai répondu. C’était ma mère qui m’ordonnait de passer chez elle afin qu’elle puisse effectuer mon lavage et qu’elle remplisse la boîte de mon camion avec des plats prêt à manger.  Ça réglerait d’un coup deux des choses qu’il me faudrait faire de toute façon.  Après m’avoir fait promettre de passer bientôt, elle s’est enquérie de mon état.  J’ai dit que ça allait à merveille et elle n’en a pas cru un mot.  Rien ne m’énerve plus qu’une personne qui pose une question et qui ne veut rien entendre d’autre que la réponse à laquelle elle s’attend.  Comme si tout le reste n’était que mensonge.  Venant de maman, c’était moins irritant par contre.           Frédérick Mercure prends moi pas pour une valise !  Dis moi que t’as pas le goût d’en parler mais ne me dis pas que tout va à merveille.  J’ai vu neiger pas mal avant toi okay ?

–        Okay okay…  Je file moyen puis ça ne me tente pas d’en parler.   Contente ?

–        Viens donc passer la journée à la maison.  J’ai abrégé la conversation en lui disant que j’avais mes souliers dans les pieds et que je partais sur-le-champs, ce qui n’était pas tout à fait vrai.  On a raccroché.  Quand ma mère voulait se donner un ton parental autoritaire, elle m’appelait Frédérick Mercure, espérant sans doute capter toute mon attention pour que je l’écoute attentivement.  C’était comme ça à dix ans, ce l’est toujours à vingt-six, mais avec manifestement moins de succès.  Mes amis m’appellent Fred, tout comme ceux qui me connaissent depuis deux minutes à bien y réfléchir.  Quand les gens apprennent que mon nom c’est Mercure, pas mal de génies sont fiers de dire: ‘’T’es Freddie Mercury’’ !  Chaque fois qu’un crétin me sort ça, je ne saurais en expliquer la raison, il croit toujours qu’il est le premier de sa race à avoir fait le lien et s’esclaffe de bon coeur en me donnant des coups de coudes pour me soutirer un sourire.  Ça fait longtemps que je ne souris plus, même par politesse.  Je réponds maintenant chaque fois que c’est la troisième fois que je l’entends depuis une demi-heure, pour anéantir tout espoir que le génie en question conserve son impression de vivacité d’esprit.  Et à ce moment précis je souris alors, en voyant la face de l’humoriste concerné changer d’expression en une fraction de seconde.  Mesquinerie assumée.  J’aime fermer la gueule des cons.  Je n’aime pas qu’un inconnu m’associe à une légende de la musique, junkie, excentrique, homosexuelle, séropositive et plutôt morte.  Je trouve le parallèle avec mon existence boiteux.  Pas que j’ai une dent contre ces gens ou contre Freddie lui-même, j’en suis simplement tout le contraire sur deux pattes.  Il fût un temps où ça me laissait indifférent, mais avec les années, ça a fini par me chatouiller la tolérance. 

          Après m’être vetû avec ce qui me restait de vêtements propres, j’ai rassemblé ce que j’avais de linge sale en trois sacs verts, je les ai balancés dans la boîte du camion, et n’ayant rien de mieux à faire, je me suis dirigé chez maman en écoutant mon vieux disque d’Aerosmith à tue-tête.  Get a grip est un de ces derniers chefs-doeuvre de la musique qui resteront intemporels.  Du temps où les artistes mettaient plus d’une ou deux bonnes chansons sur leurs albums.  Aujourd’hui la tendance est à boucler un disque en vitesse, pour passer au prochain et ainsi remplir les exigences de son contrat rapidement, afin d’en signer un nouveau avec une autre compagnie alléchante, maximisant au possible les revenus potentiels d’une carrière.  À l’époque on pensait moins à copier illégalement les fruits d’un artiste puisqu’on en avait pour notre argent chez le disquaire.    Les rues étaient désertes, le ciel couvert.  J’ai roulé une bonne demi-heure avant d’arriver à Deux-Montagnes.  Maman m’attendait dans le portique.  Elle entendait mon camion arriver plusieurs secondes avant de le voir.           Salut mon chéri.  dit-elle en me faisant l’accolade et la bise.

–        Allo m’man.  En entrant, l’odeur de la maison invoquait subtilement en moi le sentiment d’être de retour au bercail.  Ce n’était pas dans celle-ci que j’avais grandi, mais maman avait su y recréer une aura familère.  Elle avait emménagé à Deux-Montagnes après avoir divorcé mon père alors que j’avais vingt ans.  Il y avait moins d’un an que je ne restais plus avec eux au moment de leur séparation.  Ils ont vendu la maison, réglé le tout à l’amiable, puis ma mère est déménagée dans plus petit, avec peu ou pas de terrain donc sans entretien, dans la ville voisine pour ‘’prendre ses distances’’.  De plus, elle n’affectait en rien son kilométrage ou encore le traffic pour se rendre au travail ce qui la ravissait.  Mon père l’a relancée en acceptant un contrat de cinq ans en Malaysie dans le cadre d’un projet spécial de son employeur, un géant de l’industrie aérospatiale.  Lui, il avait vraiment prit ses distances…  Depuis environ un an maintenant, son contrat original était terminé et il n’est toujours pas revenu.  La dernière fois qu’il a appelé – il y a une éternité de cela –  je me souviens qu’il m’a confié qu’il avait maintenant deux femmes, une maison luxueuse en banlieue de Kuala Lumpour, des actions dans une chaîne d’hôtels réputés, quelques maîtresses et une réputation du tonnerre dans les studios de massages.  Il conduisait une BMW de série 7, et il allait prendre sa retraite défénitive à la fin de sa prolongation de contrat.  Denis Mercure avait refait sa vie loin de son passé.  Ses priorités semblaient désormais être déterminées par ses couilles tel un adolescent.  Ces mêmes couilles qui un jour, ont initiées mon voyage dans ce monde.  Comme ma mère lui avait fait faire une vasectomie, je ne m’inquiétais pas vraiment avec les probabilités qu’il me sème une récolte impressionnante de demi-frères et de demi-soeurs à l’autre bout de la planète. D’autant plus que je le connais assez pour savoir que jamais il ne se fera rouvrir le sac une deuxième fois dans cette même vie.  Sage maman. 

          Pendant que mon lavage se faisait tout seul, j’en ai profité pour sortir préparer le terrain pour l’hiver avant même que maman ne songe à me le demander.  J’ai rangé les boyaux d’arrosage dans la remise, j’ai enveloppé la haie de cèdres avec de la toile pour la protéger des intempéries et j’ai tondu une dernière fois avant la neige, le peu de pelouse qu’elle possède.  J’ai rangé le barbecue aussi.  J’étais maintenant depuis belle lurette, le seul homme dans l’entourage de maman.  Je m’efforçais d’agir en conséquence et de lui porter assistance dans diverses tâches afin de lui faciliter la vie le plus souvent possible.  J’empêchais en quelque sorte que l’idée d’ouvrir sa porte au premier pied de céleri disponible lui germe dans la tête.  J’essayais de combler l’absence d’un homme dans sa vie de mon mieux.            En revenant à l’intérieur, maman finissait de préparer son fameux chili con carne.  Épicé à souhait, avec beaucoup de fèves rouges, c’était le repas que je préférais sur la planète.  Il y en avait pour un régiment entier.  J’ai compris que le surplus ferait le chemin du retour avec moi.  En se mettant à table, le silence fut de courte durée.         Comment tu t’arranges depuis qu’elle est partie ? entama-t-elle.

–        Je ne manque de rien.

–        Est-ce que tu t’ennuies ?

–        Pas eu le temps encore.  J’me tiens occupé.

–        Tu sais, j’ai une vague idée de ce que tu dois ressentir.  Je n’ai pas bronché.  Lorsqu’il arrive un événement qui vous chamboule l’existence, on a tous toujours l’impression que ce que l’on vit est unique.  Que c’est plus ou moins grave que ce qui est arrivé au voisin.  Que nous, notre souffrance est plus justifiée que celle d’un autre.  Regardez moi et dîtes que vous êtes sympathique à ma cause, appréciez ma détresse évidente.  Ça va me motiver à m’en sortir pour me faire croire que je suis bon de m’être relevé de cette dure épreuve, que je suis maintenant plus fort.  Bullshit.  En réalité, ce sentiment de détresse qui vous habite, le ravin dans vos émotions, votre chagrin qui représente la fin du monde pour vous, il y a des miliers d’autres personnes sur la planète qui ressentent la même chose exactement à la même seconde que vous.  Une immense majorité s’en sort.  Vous ne serez pas le premier.  Bravo quand même.         Tant mieux vois-tu, parce que moi, je n’ai encore aucune idée des sentiments qui m’habitent.  J’évite la question volontairement.

–        Tristesse, regret, vangeance, ignorance, frustration, solitude, incompréhension…  Si tu évitais la question jusqu’à maintenant, je viens d’écourter ta période de réflexion à venir.

–        C’est gentil m’man.

–        Y’a rien que tu peux faire, seul le temps…

–        Okay c’est beau !  Je la connais par coeur cette réplique.  ai-je dit en lui coupant la parole.

–        Coudonc toi, t’as pas envie d’en parler puis c’est vrai.

–        On peut rien te cacher.  Il fût un temps où maman usait de stratégie pour me faire parler.  Ça ne fonctionnait plus.  La plus grande qualité d’un barman est d’être apte à fermer sa gueule.  J’en avais inculqué les rudiments à ma vie personnelle.         Alors comme ça, t’as lâché le bar en plus ?

–        Ouais, ça ne me convenait plus.

–        Comment tu vas payer ton loyer ?

–        J’ai de l’argent de côté, puis du crédit en masse.  Je prends des vacances d’une durée indéterminée.

–        Fais donc à ta tête, à l’âge que t’as c’est plus moi qui va te dire quoi faire de toute façon.

–        Inquiète-toi pas m’man.  Si je manque d’argent je peux toujours aller danser tout nu.  Elle s’est étouffée avec sa bouchée de chili.  Ce n’était pas la carrière qu’elle imaginait pour son fils.  Je me suis empressé de rajouté: 

        Capote pas, c’est une farce.  Si jamais je suis mal pris, tous les bars cherchent un barman de talent.  Son visage a reprit sa couleur normal.         Je me demande quel talent en particulier ça prend pour déboucher une bière…

–        Les meilleurs dirty martinis et Long-Island iced teas à Montréal proviennent de mes poignets m’man.

–        Si tu le dis.  Elle n’avait jamais considéré mon emploi comme un travail respectable.  J’avais beau lui dire que je gagnais ma vie convenablement, elle ne voulait rien entendre.  Personne ne connaît réellement le salaire d’un travailleur à pourboire.  Il est incroyablement variable selon le sexe, le talent, la beauté ou la paire de seins que le travailleur en question possède. 

          Après le repas et les banalités du reste de la conversation, j’ai chargé le camion de linge propre, d’une ‘’chaudière’’ de chili con carne qui aurait rendu jaloux n’importe quel pays tiers-mondiste, et d’autres plats légendaires de maman tels que salade de macaronis, soupe minestrone, rôti de porc frais et j’en passe.  Je ne penserais plus à l’épicerie ni au lavage pour au moins une semaine.  Elle semblait rassurée tant par ma visite que par le nombre de denrées que je ramenais avec moi.  Elle avait assuré ma survie et son coeur de mère était plus favorable a me laisser repartir dans une errance controllée.           Sur le chemin du retour, le soleil se couchait, j’ai ouvert la fenêtre pour me rafraîchir avec la brise de novembre et j’ai chanté les huit dernières chansons de Get a grip, entre les bouffées de cigarette. 

‘’Yeah… it’s amazing, and I’m saying a prayer for the desperate hearts tonight…’’                     

Chapitre 3

          Quelqu’un frappait à ma porte, j’ai ouvert les yeux en sursautant, puis je suis tombé en bas du divan tête première, avant même de réaliser que je m’y était endormi.  Je portais toujours mes jeans de la veille, un bas au pied droit seulement et un t-shirt gris avec un cerne de sueur apparant autour du cou.  On a frappé de nouveau.  Avec plus d’insistance cette fois.         Les nerfs !  J’arrive !  Tu parles d’une heure pour déranger le monde.  m’écriai-je, en m’efforçant de me mettre sur pied. 

Je n’avais aucune idée de l’heure qu’il était.  Il n’était assurément pas encore dix heures puisque ce n’est pas Pacha qui m’a réveillé. J’avais une migraine olympique.  Le cerveau voulait me sortir du crâne.  Je me suis cogné le petit orteil sur la patte de table du salon et j’ai failli rouler sur la bouteille de Tanqueray vide qui gisait sur le plancher avec le pied sur lequel je sautillais.  J’ai maugréé en ouvrant la porte,  Dave m’attendait avec son foutu sourire de nouveau millionnaire.  Ou de vendeur d’aspirateur.  Il avait son sac à dos, une valise, deux cafés et une douzaine de beignes.         Heille l’épave, c’est ben long avant que t’ouvres la porte.  dit-il en me repoussant le bras pour entrer dans l’appartement.

–        Compte-toi chanceux, si j’avais su qui c’était, tu serais encore dehors.

–        Bon bon…  La bonne humeur matinale de monsieur est toujours au rendez-vous comme je peux voir. 

C’était David tout craché ça.  Il n’y avait pas de bonnes manières entre nous.  Depuis notre enfance, ce qui était à moi était à lui et vice-versa.  On partageait même les filles au secondaire.  Depuis quelques années, on se fréquentait moins car il travaillait pour un entrepreneur en construction de Trois-Rivières, et moi j’étais casé depuis cinq ans avec la même personne.  Cela n’avait visiblement pas réussi à installer de la gêne entre nous.           Qu’est-ce que tu fais en ville ? T’aurais pu m’avertir que tu t’en venais.

–        Et la surprise elle ?

–        Justement.  Tu me connais.

–        J’ai fini de travailler pour l’hiver, je suis sur le chômage jusqu’en mars au moins.

–        Content pour toi mais ça me dit toujours pas ce que tu fous ici.

–        J’avais envie de passer quelques jours avec mon vieux chum avant de rentrer sur la côte-nord.

–        Génial.

–        Je suis arrivé hier après-midi en fait mais t’étais pas là.  J’ai pensé que tu travaillais alors je me suis pris une chambre au motel et je suis revenu ce matin. 

Dave a ouvert la douzaine de beignes et m’a tendu mon café.  J’ai pris le café seulement, avec une Fiorinal de contrebande pour chasser mon mal de tête, puis je suis allé prendre une douche.           Je connaissais Dave depuis l’âge de dix ans.  Lui et moi avons grandi ensemble à St-Eustache, on était dans les mêmes cours au primaire et au secondaire.  J’ai joué au hockey mineur avec lui, on a même été colocs deux ans à Ste-Thérèse.  J’ai opté pour le Cégep et le travail à temps partiel, lui a laché les études pour devenir apprenti charpentier dans la construction pour une entreprise locale.  Il payait le loyer à lui seul et en échange, il prenait mon auto tous les jours pour aller travailler.  J’allais au Cégep à pieds.  C’est là que j’y ai rencontré Jessica et j’ai abandonné les cours peu après pour suivre une formation de barman d’une année, assoiffé par l’idée de gagner un salaire décent  le plus rapidement possible, en faisant un job que je croyais facile au départ.  Je ne me suis jamais chicané avec Dave.  On a des traits de caractère compatibles faut croire.   

          L’eau chaude de la douche m’a fouetté.  J’en ai pris une longue.  À ma sortie, Dave était en train de s’installer dans la chambre d’amis et il avait allumer la radio.  Il dansait comme un imbécile en vidant sa valise, sur la seule chanson connue de Joan Jett qui tournait, avec sa brosse à dent qui lui servait de micro.  Je l’aimais ce con.  Il avait cette facilité d’affronter la vie que j’enviais.  Une attitude bohème, sans malice, c’était le gars le plus enthousiaste que je connaissais.  Du genre à rire après s’être fait chier dessus par une mouette.  En arrivant dans le salon, j’ai vu qu’il avait rammassé ce qui traînait et vidé mes cendriers.  Il n’avait pas changé.  Je l’appelais Mr Clean quand nous restions ensembles.  Ordonné comme un moine, il passait toujours derrière moi pour nettoyer ce qu’il appelait, les indices de mon passage.  J’aurais pu mettre au défi n’importe quel enquêteur de police chevronné de trouver des empreintes digitales dans notre ancien logement en étant certain qu’il n’en découvrirait aucune.  Il devait se faire regarder de travers sur un chantier de construction.  C’était excessif à souhait son problème.                             Dave est venu me rejoindre quand il eût terminé.  On a regardé un peu la télé.  Il a engagé la conversation.         Quoi de neuf à part ça mon Fred ?

–        Bof…  Pas grand chose…  J’ai lâché le bar et Jess est partie. 

–        Ouais, je sais.

–        Quoi ?  Comment ça tu sais ?  Ça fait même pas une semaine.

–       

–        Réponds !  ai-je ajouté, patient comme un gamin le 24 décembre au soir.

–        Elle m’a appelé.  lâcha-t-il enfin.

–        Tu me niaises ?

–        Non.  Pas de farce.

–        De quoi elle se mèle celle-là ?

–        Relaxe le cave, elle m’a appelé il y a deux jours pour me dire qu’elle t’avais quitté et qu’elle s’inquiétait pour toi.  Elle a dit que t’aurais peut-être besoin d’un vieux chum pour te remonter le moral.  J’ai pas posé de question et je lui ai dis que j’étais pour venir te tenir compagnie.

–        J’en reviens pas. 

–        Comment t’en reviens pas ?  Penses-tu que du jour au lendemain, la fille qui a passé les cinq dernières années de sa vie avec toi va t’oublier en une semaine et passer à autre chose ?  Elle pense surement à toi autant que tu penses à elle.

–        Sans blague…  Elle avait juste à pas crisser son camp si elle pense à moi tant que ça.

–        Estie que t’es borné Fred.  Tu regardes jamais plus loin que le bout de ton nez.  Faut tout le temps que ce soit blanc ou noir avec toi.

–        Ta gueule.  On dirait que tu récites le texte qu’elle t’a préparé. 

Dave n’a rien ajouté.  Il savait quand arrêter.  C’est pour ça qu’on ne s’est jamais querellé, il me connaît trop bien.  Ce qu’il venait de me dire me laissait perplexe.  Je ne savais quoi en penser.  Jessica avait prit soin de téléphoner à mon meilleur ami pour lui annoncer notre séparation et lui suggérer de veiller sur moi.  J’émettais mentalement de nombreuses hypothèses farfelues sur les motifs derrière son geste.  S’inquiétait-elle pour moi ou voulait-elle venir chercher le reste de ses effets personnels en s’assurant qu’on ne soit pas seuls tout les deux ?  La seule chose qui était certaine, c’est que la visite de Dave n’avait plus rien d’un hasard.  J’ai eu envie de lui dire de partir, mais je le connaissait bien aussi.  C’était inutile.         On sort ce soir ?  fit-il pour changer de sujet.

–        Mouais. 

Je n’ai plus l’habitude de faire une virée en règle.  L’envie s’est dissipée avec les années de travail derrière le bar.  Je passais plusieurs heures par semaines a y gagner ma vie alors je n’associais plus le mot plaisir à ma présence dans ces endroits.  Même un autre établissement que le mien.             Comme la programmation télévisuelle de jour du mercredi se compare à un puissant somnifère vendu sous ordonnance, on a passé la journée à louer des films sur le terminal numérique, entre quelques parties de Xbox.  On a également abusé du chili con carne, en rattrapant le temps perdu. Nous avons partagé nos péripéties respectives des derniers mois.  Je n’ai pas manqué de lui raconté l’histoire du condom aux cerises sur la 40.  De son côté, Dave avait baisé la femme de son foreman.  À Trois-Rivières, il restait en pension chez ce dernier, dans une partie isolée du sous-sol.  Il louait sa chambre à prix raisonnable huit mois par année, et il n’avait donc pas besoin de véhicule pour aller travailler. D’ailleurs je n’ai pas le souvenir qu’il en ait déjà possédé un.  Alors un jour où il avait terminé sa journée prématurément, il était rentré en taxi alors que son patron en avait encore pour l’après-midi sur le chantier.  Il a surpris la femme de celui-ci en plein ébats sexuels avec son amant dans le salon.  La scène était irréaliste  selon ses dires.  Indécente.  Il aurait souhaiter ne pas en être témoin.  Toujours est-il que l’amant en question l’a aperçu et a aussitôt signalé à madame la présence d’un indésirable.  Encore abasourdi, Dave a vu la femme de son patron se relever, esquisser un sourire, pour ensuite se diriger vers lui d’un pas rapide.  Elle a commencé à lui arraché ses vêtements en le sommant de se joindre à eux et de fermer sa gueule avec ça !  Je n’y ai pas cru tout de suite.  Il m’a raconté quelques détails croustillants en me disant qu’il avait encore peine à y croire lui aussi.  Il ne bluffait pas.  Je le lisais sur son visage.  En plus l’idée que cette nymphomane veuille l’impliquer dans l’adultère tenait la route.  Une forme d’assurance silence.  Je lui ai dit qu’il était con de l’avoir fait, il s’est défendu en répliquant qu’il n’avait pas eu le temps de peser le pour et le contre.  Un des ‘’contres’’ majeurs étant de ne plus pouvoir soutenir le regard de son patron cocu, ni celui de la femme aux moeurs légères.  C’est donc avec soulagement qu’il les a quitté pour l’hiver, après cet épisode encore récent.      

Depuis plusieurs années maintenant, Dave reste chez sa mère sur la Côte-Nord pendant la saison hivernale.  Il occupe son temps en faisant un peu de déneigement au noir, et il prend l’autobus deux fois par année, pour se rendre et revenir de Trois-Rivières, afin d’y exercer son métier.  Son père est mort alors qu’on avait vingt-deux ans.  Accident de voiture bête.  Une perte de contrôle après l’éclatement d’un pneu sur l’autoroute, suivie  d’un écrasement à haute vitesse sur une poutre de viaduc.  Sa mère était retournée vivre dans son patelin nordique quelques mois plus tard.  Dave a reçu une offre d’emploi de son contracteur tri-fluviens actuel et l’a acceptée.  Il brisé le bail de notre appartement de Sainte-Thérèse dont il était seul locataire depuis une année environ.  Il avait amplement les moyens de rester seul et de se sédentariser, mais il préférait de loin son style de vie économique qui lui permettait d’ammasser de l’argent pour une maison.  Il était rendu allergique aux baux et n’apposerait plus jamais sa signature sur un de ces documents. En soirée on a opté pour un billard au lieu d’une virée en règle.  Ça me convenait mieux.  La légendaire tournée des bars ne me séduisait pas même avec la présence de mon vieux comparse.  Une table de billard m’apparaissait plus noble quoique tout aussi banale.  Je me défendais sur le tapis, mais Dave frôlait le niveau professionnel.  S’il s’y mettait à temps plein, il pourrait rivalisé avec Corey Dual.  Quand il joue contre moi il est en mode détente, il empoche les billes plus difficiles, pratique les coups impossibles et il en réussi parfois, ce qui réussi à niveler les probabilités de victoires.  Le calibre de notre jeu est supérieur à la moyenne même quand Dave performe à moitié.  Il fait attention à mon orgueil alors ça me fait jouer plus longtemps.  Évidemment, je ne hurle jamais de joie quand je remporte une manche.  Je réalise que je ne l’ai pas vraiment battu. 

On avait une dizaine de parties de jouées et on en était au troisième pichet, dans une salle de billard populaire de la rue Brunswick dans l’ouest de l’île.  Deux Haïtiens s’exprimant en anglais sont venus nous voir afin de nous proposer un match sur lequel on devrait parier.         You guys wanna put money and play against us ? demanda le plus vieux des deux.

        No thanks. répondit Dave.

        Yeah why not ! ai-je rétorqué en fuyant le regard désapprobateur de mon nouveau coéquipier. 

J’étais confiant de les plumer ces insolants, pour leur faire regretter leur témérité.  Quoi qu’ils aient pu observer dans nos joutes précédentes, j’avais un as dans la main.  Ils n’avaient assurément aucune idée du réel calibre de mon partenaire.  C’était un risque calculé.  Dave n’aime pas jouer alors qu’il y a un enjeu financier.  À croire qu’il se sent mal de passer à la banque.  Je n’y vois aucun inconvénient.  On a fait les présentations d’usage avec les deux noirs.  C’était deux frères qu’on allait soulager de quelques liasses.  Régimbald et Rodrigue, alias Reg et Rod.  On est ensuite passé aux choses sérieuses.         Combien vous voulez mettre sur la partie ? me demanda Régimbald, l’ainé, qui parlait un français impeccable également.

        J’sais pas, cinquante dollars chacun ? risquai-je.

        Pourquoi pas cent ? renchéri le cadet, qui s’exprimait tout aussi bien que son frère dans la langue de Molière.

        Parfait ! 

Je suis allé au guichet ATM de la salle, Dave est venu essayer de me résonner.  Je lui ai dit de ne pas s’inquiéter, je lui payais la mise initiale.  Je sais que ce n’est pas ce qu’il voulait mais je suis retourné à la table en vitesse avant qu’il ne puisse poursuivre avec ses arguments inutiles.             On a perdu la première partie sur la noire, j’étais bouche bée.  Nos rivaux étaient bons, mais Dave était toujours en mode repos.  Ou alors il commençait à être saoûl. 

        Revanche à quitte ou double les boys. ai-je ordonné. Les Haïtiens ont accepté.  Je suis retourné au guichet.  Dave semblait encore moins d’accord.  Rodrigue a empoché plusieurs billes après son bris.  J’en ai fait trois puis j’ai raté la sept  au coin.  Régimbald a vidé la table.  Je venais de perdre quatre cents dollars en moins de vingt minutes.  Mon équipier a finalement prit la parole. 

        On en fait une dernière, le tout pour le tout, trois cents dollars chacun, et on tire le bris au sort. Il m’a prit au dépourvu.  Je m’attendais à n’importe quoi sauf ça de sa part.  Je commençais vraiment être nerveux.  Nos adversaires semblaient ravis.  Ils ont allongé les six cents dollars.  Dave est allé au guichet cette fois.  Il a ajouté la même somme et on a mis le magot entier sur la lampe au dessus de la table.  Quelques curieux se sont réunis autour de nous pour observer.  Mille deux cents dollars de mise sur une partie de billard du mercredi soir devait être plutôt rare même dans le West-Island.  On a gagné le tirage au sort.  Je ne me suis pas fais prier pour laisser à Dave le soin de briser.  Il en a réussi un magnifique et les deux noirs n’ont pas eu la chance de s’approcher de la table.  Moi non plus d’ailleurs.  En m’apprêtant à récolter notre butin, Rodrigue m’a barré le passage en me disant qu’ils nous avaient accordé une revanche plus tôt et que l’on devait maintenant en faire de même.  J’ai rechigné mais nous n’avions pas vraiment le choix.  Il y a des règles non écrites au billard.  Vous ne pouvez plumer un salopard sans lui donner la chance de se refaire, ou d’empirer sa situation.  Ils ont gagné le privilège de briser cette fois mais Régimbald a craqué et n’a pas empoché de bille.  Dave a prit place et a vidé le tapis pour une deuxième fois d’affilée.  Les deux Haïtiens ne trouvaient plus ça drôle.  Pendant que je mettais mille huit cent dollars dans mes poches, ils nous ont accusés d’avoir délibérément perdu les premières parties afin de les mettre en confiance pour augmenter les mises.  Les spectateurs attendaient de voir la suite des événements.  J’ai répondu fièrement aux deux plumés qu’ils étaient mauvais joueurs et que la prochaine fois, ils réfléchiraient comme il faut avant de parier contre des inconnus.  J’ai reçu le poing sur la gueule de Rodrigue pour toute réponse.  Un solide.  Une mêlée générale s’est enclenchée et les portiers de l’établissement en ont eu plein les bras.  J’étais au sol et je sentais les mains de spectateurs me tâter comme s’ils cherchaient à me faire les poches.  Je me suis recroquevillé jusqu’à ce que la tempête se calme. 

          On s’est fait foutre à la porte de la salle de billard par un portier qui à eu la gentillesse de retenir les deux Haïtiens cinq minutes avant de les mettre dehors à leur tour.  Juste le temps qu’on décampe.  J’avais le nez éclaté, la gueule et le chandail plein de sang, je venais de me faire piétiner et rudoyer, mais j’avais toujours mille huit cent dollars en liquide dans les poches.  Dave s’est fait malmener aussi.  Il se tenait la mâchoire.  On s’est dirigé vers le pick-up rapidement.            Sur la route, on a été peu bavard.  J’ai remis neuf cent dollars à Dave, avant de me risquer à briser le silence.         T’as fait exprès pour perdre la première hein ?

        … 

Il a fini par répondre.          J’voulais te donner une leçon, puis j’ai pas pu jouer à la deuxième, j’étais quand même pas pour les laisser se pousser avec notre cash…  La prochaine fois, tu m’en parles avant de décider de te servir de moi à des fins lucratives.

        Okay.  Désolé.  Si ça peut te consoler, tu m’en a donné une leçon, puis j’ai eu droit à une correction en prime. 

Il a éclaté de rire.  Ça lui a fait mal à la bouche.    Rendus à l’appartement, on s’est achevé au Jack Daniel’s pour noyer notre douleur respective.  On est allé se coucher ensuite, étourdis, fatigués et amochés, mais avec les poches pleines de fric.  Avant de m’endormir, j’ai réalisé à quel point Dave m’avait manqué au cours des dernières années.  Il n’y a qu’avec lui qu’il peut m’arriver de telles histoires.   Le bon vieux temps était de retour, j’ai fermé les yeux avec un sourire en coin.

 

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