Bien que je savais que ce travail ne serait que temporaire, le temps d’écouler mon chômage, je commençais à tisser des liens avec les autres. J’appréciais comment on me traitait, ainsi que la confiance du patron que j’avais acquise rapidement.  Je n’étais plus le fils à papa envers qui certains éprouvent de la jalousie.  J’étais un employé comme les autres et on m’appréciait à ma juste valeur.  Le reste de l’hiver à passé très rapidement.

Une fois le printemps arrivé et la neige fondue, sont venues les jobs d’excavation.  Mes premières.  Je n’y connaissait rien. On ne travaillait plus la nuit et ça faisait bien mon affaire.  J’ai commencé avec une pelle et un râteau, pour finir chef d’équipe et opérateur de machinerie sans permis quelques semaines plus tard.  Je comprenais que Yvon, le boss, m’aimait bien.  Je rentrais tous les matins, j’offrais un bon rendement et j’apprenais très vite.  Il ne pouvait demander mieux.   

Grâce à Jay, j’avais fini par savoir pour qui je travaillais réellement.  Je travaillais pour les Hells.  Ceux du local de St-Basile qui en passant, existe toujours aujourd’hui.  Ceux qui pensent que les bikers sont tous en prison sont des cons.  Ils sont juste plus discrets.  Excavation XY appartenait à M. XY, qui était très haut dans la hiérarchie du groupe en question.  On ne le voyait jamais.  Le nom de l’entreprise portait ses initiales et c’est tout.  Il passait son temps entre le palais de justice et la République Dominicaine.  

J’ai compris par moi-même que l’entreprise qui m’employait n’était pas comme les autres.  Elle servait à perdre de l’argent.  À en perdre et en blanchir.  Pas surprenant que les chaudrons qui travaillaient avec moi ne se faisaient pas clairer.  Pas surprenant qu’il n’y avait pas de trouble à me donner 500$ par semaine en dessous de la table.  J’ai aussi deviner que j’apportais un semblant de sérieux à cette entreprise.  Yvon m’envoyait régler les conflits avec la clientèle parce que c’était moi le plus présentable. 

C’est à cette époque de ma vie que j’ai compris ce que voulait dire la loi du silence.  Chaque question posée avait sa menterie toute prête.  Je n’en posais donc jamais.  Et tout le monde aimait ça.  Tu veux que j’aille porter 10 000$ de cash à cette adresse Yvon ?  Pas de trouble.  On repeint le bateau qui vient d’arriver dans la cour au plus crisse Yvon ?  Pas de trouble, j’m’en vais chercher la peinture.  Tu veux que je passe la moppe sur la marre de sang dans le garage Yvon ? J’te demanderai pas à qui il appartient.  Faut que je change la plaque sur le nouveau pick-up ? Okay.  Dans ce milieu les choses que vous ne savez pas peuvent vous éviter des ennuis.  Je ne voulais rien savoir de toute façon.  Tant que mon loyer se payait, j’étais correct.  

J’ai fréquenté des énergumènes pendant presque 2 ans de ma vie.  Des fraudeurs, des voleurs, des drogués…etc…  Il y avait une rotation de personnel incroyable dans cette compagnie.  Du monde peu recommendable que je ne jugeais pas et avec qui je m’entendais somme toute, assez bien.  Je m’acclimatais à ce milieu qui n’était pas le mien.

Les gars faisaient de la coke à 9:00 le matin, ne dormaient presque pas la nuit (ils dormaient dans le jour sur la job) et avait comme seule préoccupation de mater le cul de toutes les femmes qu’on croisait dans la journée.  La paye était le vendredi et nombre d’employés ne recevaient rien parce qu’Yvon payait leur bills avec le dealer et la cantine directement avec leur argent. On se saoulait la gueule presque tous les jours, et on travaillait torse nu au soleil toute la journée.  J’avais un teint de playboy, un corps musclé et un foie en acier.  Ces trois caractéristiques ont disparues aujourd’hui.  

Après 18 mois, je me sentais comme eux.  J’étais encrassé dans le moule.  Ma vie professionnelle tournait en rond et ça ne me dérangeait pas.  Les semaines passaient, j’étais plein de cash, et je ne pensais plus à ce que je voulais faire dans la vie.  À mon plan de carrière.  Mon chômage était terminé.  Je travaillais maintenant légalement pour Excavation XY, j’étais rendu un des plus anciens et j’avais la totale confiance du boss et de mon équipe.  On me racontait des trucs que je ne voulais pas savoir et j’apprenais sans le vouloir les rudiments de la  »seconde économie ».  J’étais, sans m’en rendre compte, pris dans le cercle.

Il a fallu un appel de mon employeur actuel, qui m’offrait un poste de carrière, pour me sortir de l’excavation.  Je ne pouvais pas refuser l’offre.  C’était plus que j’espérais.  J’ai passé le dope test avec l’aide de la potion magique du High Times et on m’a engagé.  J’ai quitté Yvon sans pré-avis.  C’est comme ça que je suis passé des motards à un emploi respectable.  Que je suis passé d’un chantier à un bureau fermé, et que je vends maintenant des pièces d’avions à la commission.  

Avec le recul aujourd’hui, je ne regrette rien.  Je suis même content d’avoir démissionné de l’entreprise familiale.  Je considère mon passage dans l’excavation comme une expérience de vie autant que de travail.  Je suis un pro de l’aménagement paysager grâce aux Hells, et je suis un homme moins con dans la vie, de par certaines choses que j’ai vues et entendues.  Ça m’a ouvert les yeux sur plusieurs aspects de l’être humain. 

N’empêche que je considère cet emploi de transition, à cause des circonstances spéciales, comme le métier le plus inusité qu’il m’ait été donné de pratiquer.

Salut Yvon !  Salut les boys !  Vous étiez ben smattes avec moi, mais j’suis content de pas être encore avec vous autres aujourd’hui !

Comme je disais dans la première partie de ce billet, il y a des choix qu’on fait dans la vie, qui vous changent l’existence pour toujours…